Björk a quelque chose d'indéchiffrable, d'insondable, d'insaisissable. J'aime cette auteure-compositeure, cette chanteuse, cette musicienne plus que toute autre, depuis la première heure, et pourtant, alors que sort ces jours-ci son sixième opus auto-produit, Volta, et que me voilà dos au mur, je mesure combien il est difficile d'en parler.
Cérébral et physique, de chair et de sang, de nerfs et de muscles, de beats et de souffles, d'harmonies et de distorsions, entre cris et murmures, songes et réalité, le monde de Björk est ainsi fait qu'il nous hante et nous échappe, nous gagne et nous effleure, nous bouscule et nous apaise à la fois.
Une concentration de sons et de rythmes protéiformes à laquelle nul ne peut rester indifférent.
Dissonnant et criard, inventif et élitiste, trippant et émouvant selon les oreilles et les sensibilités, l'oeuvre de Björk est assurément plus facile à détester qu'à apprécier, tant il est vrai qu'elle est exigente, qu'elle est un tout indivisible, difficile à prendre en cours de route, telle une chaîne constituée d'autant de maillons que de chansons, et d'autant de rouages que d'albums dont l'esprit impulse le mouvement et la cadence.
Un esprit toujours différent, dont il faut s'imprégner à chaque nouvelle mouture, par une écoute répétée et attentive, éloge de la patience et de le réceptivité.
Il y a du génie mais aussi du geyser en elle. La diva islandaise est une fine arrangeuse mais c'est surtout une lionne, une louve. Aussi technologique et sophistiquée que puisse être sa musique, la part de l'acoustique et de l'humain n'en est jamais sacrifiée. Le précédent album, Medúlla, un disque de voix, était même tout entier tourné vers le corps (le sien), composé dans l'intimité, sur un ordinateur portable, avec la petite Isadora accrochée au sein, comme un hymne à la féminité et à la maternité.
Avec son nouveau bébé Volta, un album de studio aux collaborations multiples, Björk referme ainsi la longue parenthèse que d'aucuns qualifieront d'hermétique, une parenthèse ouverte en 2001 avec le très calme (et plus lisse j'en conviens) Vespertine, en contre-coup peut-être, chez une femme dont on sait que la fatigue physique est la plus grande faiblesse, en contre-coup donc aux mois de travail consentis au cinéaste danois Lars Von Trier pour mettre au jour et faire triompher à Cannes le magistral Dancer in the Dark (j'en ai versé bien des larmes).
Avec Volta, Björk revient aux sources il est vrai (et le nom de ce grand fleuve africain est si bien choisi) mais sans rupture, en faisant la synthèse des expériences lyriques les plus proches, de sa plongée cinématographique aussi, et de tout ce qui a fait son succès dans les années 90, que ce soit le viscéral Debut (1993), l'enflammé Post (1995), plus pop, et l'hymne à la Nature, l'aquatique et le vaporeux Homogenic (1997).
Volta, c'est un peu de tout à la fois, le fusion de l'Homme et de la Nature dans tous ses éléments, la terre, l'eau, le feu, l'air, sur des rythmes africains ennivrants (Earth Intruders, Innocence), portée par une cohorte de cuivres (on repense immanquablement à Selma Songs) et des instruments millénaires (la Pipa, la Kora) aux tréfonds de l'âme et du corps (I see Who you are, Pneumonia, Vertebrae by Vertebrae, My Juvenile), du désir (The Dull Flame of Desire), de l'espoir aussi (Hope), de la liberté enfin (Declare independence, Wanderlust), une liberté de vie et de croyance en toutes circonstances qui guide le propre chemin de l'artiste.
A la question "sur Medúlla, tu écrivais Ni Bush ni Ben
Laden, le ressens-tu de manière encore plus urgente aujourd’hui ?" elle répondait ces jours-ci dans les Inrocks (et je
ne fais pas de coupe, c'est trop bon) :
"Ça fait quatre mille ans qu’on nous terrorise avec ces religions organisées! La Terre existe depuis plus de quatre milliards d’années, elle peut quand même se défendre contre ces minuscules quatre mille ans… Cette idée selon laquelle on ne peut vivre qu’aux ordres de l’hémisphère gauche du cerveau, en négligeant totalement sa partie animale, païenne, physique, naturelle est absurde. Comment a-t-on pu à ce point négliger la nature pour se laisser embobiner par la Bible ou le Coran? Comment a-t-on pu accepter docilement ce calendrier ridicule de douze mois, avec des mois dont on ne sait même pas s’ils ont 28, 29, 30 ou 31 jours? Le corps, lui, sait qu’il y a treize mois : les femmes saignent treize fois par an, il y a treize pleines lunes. Mais le christianisme ne tolère pas le 13… En supprimant ce nombre, il s’est imaginé plus fort que la nature. Les gratte-ciel, à New York, n’ont pas de treizième étage : ça en dit long sur l’influence de la religion sur ce pays. Même en Islande, les hommes ont fini par s’imaginer plus forts que la nature et commencent à construire de vastes barrages, dans ce qui était jusqu’alors le pays le plus pur d’Europe… Volta, c’est un film d’horreur comique : j’y rêve qu’un jour la nature va se révolter… Je la vois, marchant lourdement et bruyamment dans les rues de New York, entrant dans chaque bâtiment pour ajouter à la main “13” dans les cages d’ascenseur… Ça fait quatre mille ans qu’elle dort et se laisse faire. Mais là, il y en a marre : il faut finir par admettre que nous ne sommes qu’une tribu, qui doit vivre avec la nature, oublier ses prétentions de civilisation et de propreté. Nous sommes fondamentalement des païens, il va falloir le prendre en compte."
Naïf peut-être, mais tellement réjouissant !
En écoute, l'incisif Innocence (il y a du Violently Happy et du Human Behavior dedans, ça nous rajeunit pas hein), le single Earth Intruders et, un peu plus world fusion, le titre Hope :

