Jeudi 22 novembre 2007

musique-num-figaro.jpgStephan Gladieu pour le Figaro Magazine

C'est hier matin que le jeune PDG de la FNAC, Denis Olivennes, remettait son rapport
à la ministre de la Culture et de la Communication, Christine Albanel, sur les moyens de lutter contre le piratage en ligne des oeuvres culturelles, en particulier musicales, vous savez tous ces "gamins [qui] stockent 10000 chansons sur l'ordinateur familial, après les avoir piquées sur le Net", tous ces "gens qui [au seul plaisir de la "goinfrerie"] ont 20000 titres sur leur disque dur et ne les écoutent jamais", tous ces titres "téléchargés sans un merci, sans un bonjour, et éventuellement revendus sous forme de compilations payantes dans des conventions de disques", pouvait-on lire dans la dernière interview accordée du chanteur Jean-Louis Murat, lequel avouait faire partie "des imbéciles qui ont cru aux mirages de l'Internet, et de ce fait à la bonté naturelle de l'homme, à l'échange communautaire."

Dégoût d'un artiste atypique (et pionnier sur Internet) aussi sincère qu'excessif et finalement peu constructif, comme n'auront pas manqué de le commenter de très nombreux sites et blogs en ce début de semaine. Une analyse mi-figue mi-raisin que je partage, parce que si ce type de "net bashing" m'exaspère, j'ai bien conscience qu'en
l'absence d'un système adapté de transfert des ressources aux ayants-droits légitimes (les auteurs, les créateurs et non les fournisseurs de contenus !), le téléchargement massif gratuit de pair à pair (P2P) que je ne pratique que très rarement est aujourd'hui extrêmement destructeur.

Mais si la situation est critique, elle est aussi et surtout très complexe. Que peut-on attendre alors d'une telle commission de réflexion sur "la protection des oeuvres culturelles à l'ère numérique" quand elle est présidée par un homme juge et partie dans cette affaire, si ce n'est encore une fois une surenchère répressive (toujours à la limite du droit constitutionnel) et quelques mesurettes très en deçà des problèmes posés? En somme, c'est un peu comme si on confiait une mission sur les risques OGM au PDG de Monsanto ou sur le développement des énergies renouvelables au PDG de Total...

Outre l'erreur de casting (Attali aurait été bien mieux dans ce rôle qu'à la libération de la croissance tiens, ce qui nous aurait éviter deux erreurs de casting), on se demande aussi combien de temps encore le déni de révolution numérique de la part des industriels, des politiques et aussi de certains artistes va durer. Si l'industrie du disque est en crise, c'est seulement sous sa forme actuelle car la musique n'a jamais été autant écoutée et partagée (comme l'explique Philippe Axel, auteur de "La Révolution Musicale : liberté, égalité, gratuité").

Ce n'est pourtant pas faute de rabâcher que ce profond changement de paradigme propulsé par la société de l'information nous oblige à raisonner en dehors des schémas classiques d'une économie matérielle de rareté et d'échange, puisque nous sommes désormais face à des biens dématérialisés, les fichiers numériques, qui de vinyls ou cassettes en CD et DVD, sont devenus des biens dits "non rivaux" (qui se transmettent sans en priver d'usage leurs transmetteurs), qui plus est des informations dont la duplication se fait instantanément et à un coût marginal nul, des biens difficilement "excluables" donc, pouvant être partager quasiment sans limite.

En l'état, le droit d'auteur, du moins dans son "volet copyright", devient donc impuissant à réguler et contrôler le développement exponentiel de ces échanges numériques qui se fait au détriment du téléchargement légal et de l'achat de CD, en pénalisant à terme le financement de la création. N'est-il pas franchement
illusoire de croire qu'on va discipliner 6 milliards d'individus à coup de verrouillage numérique (les fameux DRM) liberticide en matière de copie privée et d'interopérabilité d'un côté, et de flicage-fichage des resquilleurs avec menaces de suspension d'abonnement et de sanction pénale de l'autre ?

En tout cas, c'est l'avis de Marc Benaïche, fondateur du média Mondomix et à l'origine d'un manifeste très intéressant qui prône l'instauration, en lieu et place des mécanismes répressifs existants et avec force argumentation, d'un système de
redevance culturelle obligatoire sur la bande passante payée par les opérateurs de télécommunication, pour permettre ainsi de financer cette création aujourd'hui menacée des biens culturels numériques en France et dans le monde.

Ce n'est pas faute non plus de la part de certains artistes de premier rang de faire de cette nouvelle donne une opportunité d'explorer des pistes nouvelles, de s'extirper du circuit industriel et de recouvrer la confiance du public (et de montrer accessoirement que nous ne sommes pas tous des voyoux).

C'est le cas du groupe Radiohead le mois dernier qui se lançait dans une opération de diffusion atypique de leur dernier album proposé en téléchargement libre sur leur site, à un prix laissé à l'appréciation de l'auditeur (et pouvant dès lors être nul). Une expérience riche d'enseignements puisque si le groupe a vendu plus d'albums et gagné plus d'argent au final qu'avec un contrat de production classique chez une maison de disque, les internautes n'ont déboursé en moyenne que 3 euros et n'ont pas déserté les sites de téléchargements illégaux qui ont fait dans le même temps un carton sur cet album...

Enfin, ce n'est pas faute non plus de la part de certains collectifs (la FING par exemple) d'explorer activement les nouvelles sources possibles de création de valeur pour la filière musicale dans le cadre du nouveau paradigme Internet qui, certes, met à mal les formes classiques et historiques de protection de la propriété intellectuelle des auteurs et du retour sur investissement des majors, mais génère dans le même temps de nouvelles pratiques de création musicale, basées sur la recombinaison de morceaux existants, la collaboration horizontale et verticale entre artistes, incompatibles avec les pratiques de protection et d'exclusivité existantes.

"Le virtuel va provoquer la naissance d'une économie de l'art radicalement nouvelle. Bientôt, les gens disposeront de logiciels de composition musicale permettant de créer facilement, ensemble, en mêlant la mélodie de l'un, le rythme de l'autre, l'orchestration d'un troisième, venus de partout dans le monde. Quand des millions de gens composeront ainsi, ils n'imagineront rien d'autre que le plaisir de créer ensemble, d'échanger, d'écouter, de s'inspirer. L'argent se gagnera sur des logiciels et des instruments de musique et presque plus du tout sur le CD, qui disparaîtra" : Telle est la brève histoire de l'avenir de la musique signée Jacques Attali.

Et ce dernier de conclure sur son blog que "l’industrie de la musique ne pourra pas survivre en défendant ainsi des droits technologiquement dépassés. Il lui faut avoir le courage de répartir tout autrement les formidables profits qui surgissent dans les métiers nouveaux d’internet et dans le spectacle vivant, vrai vainqueur de cette gratuité virtuelle : les fabricants et vendeurs de CD seront sans doute les derniers à comprendre que plus le virtuel est gratuit, plus le réel prend de la valeur."

Mimie in Vivo

Bienvenue dans le cyberlaboratoire d'une femme au foyer, espèce en voie de mutation sous nos latitudes...

Tous azimuts et de préférence à contre-courant, je règle mon microscope et distille le bouillon de culture de mes humeurs au gré de l'actualité.

J'affectionne particulièrement les virgules, les points-virgules, les parenthèses, les tirets et tout ce qui complique les choses ou les enrichit, c'est selon.

Créé en janvier 2006, in Vivo, c'est à ce jour 250 précipités, 170 000 visiteurs, 500 cobayes jour et 2600 réactions. Merci de votre fidélité !



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