Hervé Jaouen est un écrivain épatant, un des grands maîtres du roman noir français.
Il est un de mes auteurs préférés.... Le quai de la Fosse, Prix du Suspense, Hôpital Souterrain, Grand Prix de littérature policière, Le Fossé, roman-lettre poignant et inoubliable... Et pourtant pas assez reconnu, à mon goût.
Oui, c'est un breton. Qui fait la fierté de son cheptel d'admirateurs du far Ouest, ce dont je suis et d'où je suis et où je vis.
Oui, c'est un homme délicieux de réputation, une sorte de gentleman-farmer au raffinement extrême et à la compagnie exquise dit-on, passionné de pêche à la mouche, de chasse à la bécasse, épris de la verte Eirin et de tout ce que la Terre porte de ressources délectables. Autant de dispositions à la contemplation et la jouissance de tous les instants qui ne gâchent rien au tableau de cet auteur à la fois prolifique et complet, d'une culture aussi impressionnante qu'elle est distillée avec parcimonie.
Au milieu de ses contemporains, on pourrait lui prêter des airs de Fred Vargas question science... et scénario, la brillance d'une plume précise et légère, non dénuée humour, d'un Didier Daeninckx, mais s'agissant des deux talents réunis, je ne vois guère (à la lumière de ma certes modeste culture littéraire) qu'un Patrick Cauvin pour rivaliser sur le front des auteurs doués de diversité.
Comme Patrick Cauvin, Hervé Jaouen est un romancier qui écrit plus vite que ses lecteurs ne lisent, plusieurs oeuvres par an pour ce dernier et à moins de ne se nourrir que de Jaouen, ce qui n'est pas forcément déplaisant - l'oeuvre monumentale de ce jeune sexagénaire est à multiples tiroirs - j'en suis encore à déguster le cru millésimé 2006.
Autant vous dire qu'il est du meilleur tonneau. Le Testament des McGovern est un pur nectar de thriller jaouénique bardé de celtitude. Tantôt rond et subtil, tantôt rigoureux et corsé, je ne vous dirais rien de ce flacon vidé en cinq sec jusqu'à la lie, inutile d'en déflorer l'intrigue, Hervé Jaouen est un maître de chai mention vendange à suspense qui n'a d'autre ambition que de régaler ses lecteurs. Prenant et haletant, impeccable et efficace, comme toujours.
Et comme toujours, une galerie de personnages impulsifs, un peu naïfs et assoiffés de vie, dessinée avec bienveillance et dans un but ouvertement jubilatoire - chacun se comporte comme on s'attend qu'il le fasse, quel pied ! - par un chantre de l'hédonisme, ce naturel de vivre passablement écorné aujourd'hui par nos sociétés matérialistes et hypocondriaques.
Dans Le Testament des McGovern, on se baffre de barbue, de langouste, de turbot, arrosés de Quincy, de champagne rosé, on se pinte à la Guinness, au Whiskey (Bushmills, Talisker, Middleton Very Rare 25 ans d'âge), et l'on disserte sur le sens des choses et croque l'instant présent, au beau milieu de "l'éternité irlandaise, et au diable Vauvert !
Allez, vous prendrez bien un tranche de Jaouen en passant ?
Morceaux choisis, à la volée :
"Embrasser un paysage, c'est comme voir double ou triple ou quadruple, et refermer les bras sur le vide, sur une image et non pas l'objet du désir."
"Aussi, du sablier inépuisable de l'éternité irlandaise découle un adage de tous les instants, que j'aprrécierais bientôt : à quoi bon se presser puisque, du temps, il y en aura pour tout le monde, et toujours plus qu'il n'en faut."
"Le syndrome irlandais, Gwen. Ici, il n'y a que la minute présente qui compte. Celle d'avant, c'est déjà du passé, et celle d'après, un futur dont tout le monde se fout parce qu'on n'y peut rien.
- Une chouette philosophie.
- Oui et non. Certains te diraient que vivre dans le présent et croquer la vie par tous les bouts, c'est une façon de peindre le tableau noir en rose bonbon. D'effacer l'angoisse de l'avenir, si tu préfères."
"On dit que connaître une femme, c'est les connaître toutes, et qu'en connaître beaucoup, c'est n'en connaître aucune."
"La beauté ne se traduit pas en chiffres. On ne regarde pas un tableau en pensant à sa valeur, ou bien alors on ne mérite pas de la posséder."
"Tu sais pourquoi les Irlandais ne portent jamais d'imperméable ? Parce qu'on a l'air ridicule, en imperméable, quand le soleil est revenu."
"Alors, aujourd'hui il m'est facile de conclure que mes angoisses étaient prémonitoires de la tragédie que nous concoctait Cromm Cruach, cette idole des Magauran couverte d'or et d'argent, dans la noirceur de son antre sous les pierres dressées de la plaine de Prostration où son esprit cruel veillait à notre destin depuis la nuit des temps. Je n'échappe pas à ce travers humain : dans le désarroi du malheur, l'homme accuse toujours les dieux..."
"Quelle est la différence entre un croyant et un bigot ? A l'église, le bigot pense à la pêche, tandis qu'à la pêche le croyant pense à Dieu. La pêche est une philosophie, mon cher Gwendal."
"ça compte aussi. On ne peut pas tout avoir : bonheur passé, présent et à venir...
- Donc à ton avis, à la naissance le bon Dieu nous ouvrirait à chacun une sorte de compte d'épargne rempli de bonheur... Si on tape trop vite dedans, à un moment donné on est condamné à se serrer la ceinture ?"
"C'est après que le contraire de rien s'est déglingué : tout. Oui, tout s'est déconstruit, tout s'est démantibulé, tout s'est déglingué, exactement comme un bon vieux réveil bien costaud qu'un jour d'ennui - souvenir d'enfance... - il vous prend l'idée de démonter, pour voir ce qu'il a dans le ventre."
