Putain, y'a des soirées comme ça, où la ménagère de moins de cinquante ans, chroniquailleuse ès Baltard à ses heures gagnées à l'arrachée, se retrouve d'entrée à la ramasse, contrainte de prendre le train en marche et de ruminer ensuite sa frustration durant tout le voyage.
J'vous explique.
Alors que le vent de l'hiver souffle derrière les bow-windows du labo in Vivo, repoussant à la Saint Médard les assauts du printemps, je me prépare à coucher les drôlesses assez peu disposées à jouer ma partition. Il est 20h30, c'est foot sur Canal, je sais que j'ai 20 minutes à tout casser.
J'entonne alors un Calling You impatient... assez peu convaincant, que je transforme illico en mouvement ascensionnel direction la chambrée "qui m'aime me suive". Une débauche d'énergie immédiatement sanctionnée, je me prends les pieds dans le tapis, écorchés les genoux, je me retourne et against all odds, j'aperçois les drôlesses dans mon sillon. Dix bisous, six calins, trois histoires, deux verres d'eau plus tard, j'éteins la lumière, rebrousse chemin et m'écrase dans le canapé, totalement come undone. Il est 21 heures et des poussières.
Mister in Vivo, occupé à dorer les Saint Jacques et ouvrir le Mercurey, n'avait pas daigné actionner la lecture différée. J'assistais, un peu out, aux ultimes accords de la prestation de Jules, avec une seule question en tête et toujours le même juron, putain c'est quoi le thème de la soirée ? Bandes originales de films - c'est vrai que Cannes approche, ou bien chansons d'amoûûûr ?
Rayez la mention inutile, rien de plus facile avec la parade de Lucile et des suivants. Mais oui c'est ça, Baltard chante l'Amour ce soir, c'est bath, parce que moi contrairement à Olivia Ruiz (qui en a pris pour son matricule au passage), j'aime l'Amour, j'adore l'Amour. Et quand la plantureuse et facétieuse Virginie Efira décide à la 100ème minute de balayer de ses prétentions "acoustiques" mes bien fondées certitudes, je prends la mouche et promets en retour de me rebiffer.
Chose promise, chose dûe, l'acoustique en musique consistant à privilégier et amplifier les sons naturels, prolongements de la voix et du corps, il n'y a pas de raison pour que je me prive de mon "unplugged à moi" pour dire à Benjamin Siksou combien je suis fou de vous, et me délester ainsi de la tâche ingrate de disserter sur la torture d'Amandine pleurant son rimel et sa voix de gorge fracassée façon nodules sur le bas clergé les cordes vocales à la Bonnie Tyler, le delirium tremens très mince de Kristov (qui nous quitte en raison d'une affection gastro-entorologique carabinée, shit !), le tourbillon à vide d'Ycare ou la "lutinerie" vaine de Lucile.
Cédric et Thomas, très bons dans leur catégorie, ne m'en voudront pas, leur soir viendra. Mais l'étoile Benjamin hier brillait de tous ses feux, captant toute la lumière d'un Baltard aussi estomaqué que dérouté par le choix d'une chanson mythique d'un auteur-interprète fascinant, Donny Hathaway, et pourtant méconnu du grand public, surtout du jeune public, et particulièrement en France.
Une simple requête sur YouTube suffit à trouver une bonne dizaine de reprises de l'envoûtante Song for You. Usher, Beyoncé, Christina Aguilera, Whitney Houston, Ray Charles, Michael Bublé et bien d'autres s'y sont tous essayé avec, pour la plupart, beaucoup de talent.
Et si, contrairement à ce que pensent Dédé la science et Fifi la manoeuvre, le répertoire soul et jazz offrait aux artistes avisés un vrai Mississipi de création plutôt qu'un Annapurna infranchissable ?
